50 ans d'Art Interactif

 

La naissance de l'art interactif

 
 
 

 En été 2005, nous fêterons les 50 ans de la première oeuvre multimédia interactive au monde, une installation réagissant en temps réel à son environnement par un système de capteurs, et ancêtre de toutes les installations interactives actuelles.

Cette oeuvre, la Tour Spatiodynamique et Cybernétique, est une création de Nicolas Schöffer, plasticien ( né en 1912 et décédé en 1992) réalisée avec l'aide de Pierre Henry, musicien, et de Jacques Bureau, ingénieur de la compagnie Philips.

 
     

     
 

 

La Tour Spatiodynamique et Cybernétique

La "Tour Spatiodynamique et Cybernétique" a été construite par la société Mills en juin 1955 à l'occasion du Salon des Travaux Publics au Parc de Saint Cloud en bordure de Seine.

Cette sculpture monumentale a été conçue selon les préceptes de Nicolas Schöffer décrits dans son livre de 1954 "Le Spatiodynamisme ", dans lequel il présente sa vision très précise de la sculpture et suggère également d'y adjoindre d'autres formes d'art comme la musique ou la danse. Les intentions de Schoffer vont se concrétiser l'année suivante dans cette "Tour Spatiodynamique et Cybernétique " de Saint Cloud, au cours d'un salon des travaux public qui lui permet de rassembler les financements et les acteurs technologiques nécessaires.

 

Le dispositif de 1955:

La sculpture avait 50 m de haut, sous la forme d'une structure métallique légère et longiligne, dans une architecture aérée , associée à des plaques rectangulaires colorées installées à différents niveaux de la sculpture.

Dessin du projet, 1955

 

Quant au dispositif interactif et sonore, laissons Nicolas Schöffer nous le décrire lui-même dans "Le Spatiodynamisme "en 1954:

"La sonorisation des sculptures spatiodynamiques est possible d'une façon simple et harmonieuse en extrayant et utilisant des sons des différents éléments qui composent la sculpture. Ces sons pourront être triés, amplifiés et malaxés par la suite pour produire un certain nombre de sons harmoniques, variés, lesquels seront enregistrés sur bande magnétique ou par n'importe quel autre moyen approprié. C'est de nouveau un homéostat [ NDR: système électronique d' interaction avec capteurs] qui ferait fonctionner ces sons d'une façon toujours imprévue réalisant une synthèse totale entre la plastique et le son, de telle sorte que nous pouvons dire que c'est la sculpture qui composera sa propre musique, avec sa propre matière sonore et avec le maximum de souplesse en s'adaptant immédiatement à tout changement d'ambiance."

 

C'est Pierre Henry, 28 ans à l'époque, expérimentateur du son, des techniques sonores et de la spatialisation, associé à Jacques Bureau, ingénieur électronicien et passionné de jazz (fondateur du Hot Club en 1932) qui vont réaliser le système interactif sous la direction de Schöffer.

 

La réalisation de la Tour

 

La structure métallique:

 

Nicolas Schöffer fait appel à l'entreprise MILLS, spécialiste des échafaudages et inventeur de technologies de tubes assemblés, pour réaliser selon ses plans cette structure de 50 m de haut, qui sera haubannée par sécurité.

En 2004, l'entreprise MILLS est devenue spécialiste en échafaudages et projets spéciaux, notamment pour des chantiers spéciaux et chantiers relatifs à la restauration du patrimoine architectural en France et dans le monde.

 

Le son:

Pierre Henry commence par enregistrer des percussions qu'il effectue sur des plaques métalliques de la Tour, et réalise 12 boucles sonores selon sa technique habituelle sur un des premiers magnétophones multipistes ( 6 pistes stéréo) de la firme Philips, qui ne cessera de sponsoriser Schöffer pendant les années qui suivront (notamment pour CYSP 1, 1956, première sculpture interactive autonome au monde, robotisée et dotée de capteurs, actuellement à la Villa des Arts à Paris).

 

Description de l'interaction, par Nicolas Schöffer ,1955:

"Grâce aux appareils enregistreurs placés dans la tour, tout changement dans l'ambiance se communique à l'homeostat: changement de température, de l'hygrométrie, du vent, des couleurs, de la lumière, des sons, des mouvements divers dans le voisinage (grâce aux cellules photoélectriques)."

 

Le cerveau électronique:

Les capteurs donnent en continu des informations à un cerveau électronique conçu par Jacques Bureau.
Ce cerveau électronique pilote en temps réel le magnétophone, ainsi que les amplificateurs associés, en agissant sur la diffusion du son dans la Tour. La construction interactive réalise un mixage, un traitement du son et une spatialisation en temps réel sur plus d'une douzaine de haut parleurs.

 

Nicolas Schöffer décrit le comportement de l'oeuvre:

" Ces changements déclenchent constamment des combinaisons sonores toujours variées et inédites, alternées avec des silences.
Ce procédé permet à la tour de composer sa propre musique avec sa propre matière sonore, qui sera toujours adaptée à l'ambiance, parceque, justement, ce sont les différents facteurs composant l'ambiance qui déclenchent des sonorités
"

 

L'accueil du public

Des milliers de personnes vont entourer tous les jours cet ouvrage esthétique, mécanique, musical et interactif, essayant de faire réagir la tour en activant les micros mis à leur portée.
A certains moments, des sons puissants iront même provoquer un emballement du système par effet de bouclage. Jacques Bureau se souvient et détaille la mise en fuite d'agents de renseignements soviétiques devant un emballement subit de la sculpture.

Les journaux de l'époque relatent cette aventure avec emphase, un journaliste voyant même en Nicolas Schoffer un nouveau Jules Vernes. Certains exposants proches, moins enthousiasmés par la musique concrète et l'art cybernétique, feront aussi une pétition pour demander le silence de l'oeuvre...

 

1955-2005, cinquante ans d'arts électroniques

L'importance de cette oeuvre dans l'histoire de l'art ne trouve son prolongement qu'au milieu des années 1990, au moment où des centaines d'installations et de dispositifs interactifs naissent dans le monde, basés sur le même principe de captation, de traitement et de diffusion d'information en temps réel.

-captation d'évènements par capteurs, flux de réseau ou vision par ordinateur.
-traitement des informations: traitement analytique ou génération visuelle ou sonore.
-diffusion d'informations, préarchivées ou générées en temps réel.

Aujourd'hui, malgré un contexte national en retard, les artistes actuels ont intégré l'usage de ces technologies, donnant lieu à une nouvelle esthétique, une esthétique de l'interactivité et du temps réel.

Des milliers de spectacles, de sculptures ou d'installations sont reliées avec des phénomènes de la réalité sur les mêmes principes que ceux théorisés par Nicolas Schöffer en 1954, et présentés en 1955 par la Tour Cybernétique de Saint Cloud, puis magistralement en 1956 par la sculpture CYSP 1.

 

Un évènement historique

La Tour Cybernétique de Saint Cloud est un évènement historique à plusieurs titres:

-Utilisation expérimentale de nouveaux matériaux et de techniques industrielles, notamment électroniques, pour une expression artistique.

-Première installation véritablement multimédia, mixant art plastique et art sonore.

-Première sculpture sonore spatialisée et générative en temps réel.

-Première oeuvre interactive utilisant un système d'interaction à distance .

 

Autre nouvauté, Schöffer, par la nature de cette oeuvre, donne une importance nouvelle aux relations entre art et technologie, art et science, art et société. Cette oeuvre inaugure les nécessaires relations entre artiste et ingénieur, entre artiste et médiateur culturel.

 

Féter les cinquante ans de l'interactivité.

Féter les cinquante ans de l'interactivité, du multimédia temps réel, n'est pas seulement rendre hommage à Nicolas Schöffer en tant que précurseur de l'interactivité, c'est aussi montrer que l'expression artistique et culturelle contemporaine n'est pas née subitement dans les années 90 avec la diffusion des ordinateurs, mais s'est inscrite dans une évolution, dans une histoire, dans une pensée qui dépasse le champ artistique pour investir l'ensemble des relations régissant une société évolutive à visage humain

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Le projet

 

 

Jean-Noël Montagné, janvier 2004

Président de l'association Art Sensitif

 
   

Artsens.org